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Nigeria: le double défi des compagnies pétrolières

 

Les dispositifs mis en place par les compagnies pétrolières établies au Nigeria pour assurer leur sécurité révèlent certaines limites qui soulignent la nécessité de repenser la politique de responsabilité sociale de ces sociétés.

Dans des situations de grande instabilité comme au Nigeria, la sécurité des compagnies pétrolières repose en général sur deux principaux piliers : d’une part, des services en interne et des agences spécialisées qui travaillent en concertation plus ou moins étroite avec les forces de l’ordre du pays concerné ; d’autre part, un principe de responsabilité qui, dans sa version stratégique, vise à acheter la paix sociale en finançant des projets de développement dans les zones de gisements. Issu du monde anglo-saxon et très en vogue depuis maintenant une vingtaine d’années, le concept de responsabilité sociale des entreprises a ainsi des implications sécuritaires. Quoi qu'il en soit par ailleurs des missions de développement que l’on veut assigner aux compagnies pétrolières, l’idée sous-jacente est en effet de prévenir les conflits (et les accidents) en se préoccupant du bien-être et de l’environnement des populations vivant autour des sites industriels. Parfois, il s’agit de financer des projets de développement à l’échelle d’un pays, par exemple pour aider à la reconstruction et éviter une reprise de la guerre civile en Angola, où les gisements sont de toute façon offshore. Mais dans la plupart des cas, il s’agit plutôt de se concentrer sur les zones à proximité immédiate des lieux de production, notamment dans le delta du Niger au Nigeria.

On connaît cependant les limites d’un tel développement « à la carte ». En privilégiant les « populations pétrolifères » (host communities) au détriment des villages voisins sans gisement, une approche sécuritaire de la responsabilité sociale des entreprises risque d’abord d’exacerber les tensions locales. De plus, le concept repose sur une hypothèse qui n’est pas vérifiée scientifiquement, à savoir que le développement (voire la démocratie) permettrait d’apporter la paix et de prévenir les conflits(1). D’une manière générale, il serait assez paradoxal de vouloir assigner une fonction sécuritaire à un principe de responsabilité sociale qui, en théorie, a pour finalité d’améliorer les conditions de vie de la population des pays producteurs, et non des pétroliers. Dans tous les cas, le concept ne répond de toute façon pas aux attentes des spécialistes de l’intelligence, de l’analyse du risque-pays et de la gestion des menaces. Au mieux, on peut imaginer qu’il permettra de sensibiliser les décideurs à la question des droits de l’homme : la qualité des relations opérationnelles et contractuelles entre les pétroliers et les forces de l’ordre locales, notamment, est cruciale quand on sait que ces dernières sont à l’origine d’un grand nombre d’exactions qui mettent parfois en jeu la responsabilité pénale des entreprises, à l’instar de la compagnie Chevron, condamnée aux États-Unis à la suite d’abus commis par la police nigériane.

Nigeria : un environnement à haut risque

La question reste donc posée : comment améliorer la sécurité de l’industrie en répondant au triple défi de la prospective, de la responsabilité sociale des entreprises et du respect des droits de l’homme ? Plus gros producteur de pétrole du continent africain, le Nigeria présente un véritable cas d’école à cet égard. Ravagé par de forts niveaux de criminalité et d’innombrables conflits locaux, il fait en l’occurrence l’objet de nombreuses spéculations qui, relayées par certains diplomates, prédisent un éclatement du pays à plus ou moins long terme. Alimentée par les craintes des expatriés et le sensationnalisme des journalistes, la rumeur veut que la violence aille en s’aggravant, alors même que le Nigeria n’est plus en guerre depuis la tentative de sécession du Biafra entre 1967 et 1970. En l’absence de statistiques policières dignes de ce nom, personne ne sait pourtant si les taux d’homicides ont réellement augmenté. En d’autres termes, les investisseurs sont contraints d’agir à l’aveuglette lorsqu’ils envisagent de construire un oléoduc, une route ou une usine : ils n’ont pas d’historique sur les conflits locaux, pas plus qu’ils ne savent comment la violence a évolué au niveau national. Résultat, on ne peut pas non plus évaluer correctement leur impact social puisqu’on ne connaît même pas l’état de la situation initiale.

Une expérience menée depuis 2006 essaie précisément de contourner ces difficultés en faisant l’hypothèse scientifique qu’on peut dégager des tendances de violence et construire une base de données crédible à partir de chiffres incomplets. Les résultats obtenus se révèlent riches d’enseignements quand on s’intéresse à l’impact et à la responsabilité sociale de l’industrie pétrolière.

Comme dans la plupart des pays en développement, d’abord, il s’avère que les accidents constituent la principale cause de morts violentes. Ainsi, tant les Nigérians que les expatriés risquent davantage de mourir d’un accident de la route que d’une attaque à main armée ou d’un kidnapping, les cas de décès à la suite d’un enlèvement étant rarissimes. Par ordre décroissant d’importance, les autres causes de morts violentes sont la criminalité, les conflits sociaux, les troubles politiques et, loin derrière, les affrontements « religieux ».

Contrairement aux idées reçues, l’industrie pétrolière est plus mortifère en aval, dans la distribution, qu’en amont, au niveau de la production et de l’exploration. Fréquemment attaquées et peu protégées du risque d’explosion de camions-citernes mal entretenus, les stations d’essence, en particulier, s’avèrent très dangereuses. À la différence des vols de brut (dit bunkering dans le parler local), en outre, les sabotages d’oléoducs de la compagnie nationale des pétroles provoquent beaucoup de morts, car les produits raffinés sont plus inflammables. Assez logiquement, enfin, la violence autour de l’industrie pétrolière en amont ne touche que les zones de gisements, alors qu’en aval, elle a une ampleur nationale et concerne l’ensemble du pays. En d’autres termes, les stations d’essence et les camions-citernes devraient constituer une priorité sur le plan de la sécurité et de la santé publique, plutôt que les lieux de production qui retiennent tant l’attention de la communauté internationale, des médias et des investisseurs.

Pour le reste, les affrontements liés à des questions pétrolières ne représentent qu’une toute partie des conflits qui déchirent le Nigeria au quotidien. Mieux encore, le niveau général de violence a très sensiblement diminué depuis 2007, y compris dans la zone pétrolifère du delta. En revanche, les attaques contre l’industrie pétrolière n’ont pas cessé. Au contraire, elles se sont « professionnalisées » en ce sens qu’elles sont plus ciblées, même si on assiste à une baisse des tensions depuis 2010.

Dans un tel environnement, les compagnies pétrolières ont en l’occurrence choisi l’option sécuritaire. Sur le plan social, le problème tient alors à la persistance des exactions des forces de l’ordre qui assurent leur protection. Jaloux de sa souveraineté et de ses prérogatives, l’État nigérian oblige en effet les compagnies pétrolières à s’en remettre à une police notoirement corrompue et brutale, tandis qu’il interdit aux sociétés de sécurité privées le port d’armes à feu. Or les forces de l’ordre se montrent incapables de gérer les conflits de façon pacifique.

D’après la base de données de NigeriaWatch, la police tire et tue dans plus de la moitié des affrontements meurtriers où elle intervient. Loin de « garder » la paix, elle rajoute ainsi une strate de violence qui contribue à créer des martyrs et à enflammer les tensions. Les Nigérians y voient d’ailleurs une force d’insécurité, qu’ils surnomment ironiquement kill and go : « ceux qui tuent puis s’en vont ». Résultat, le recours aux forces de l’ordre creuse le fossé de méfiance entre la population et les pétroliers, dont le moindre déplacement est désormais escorté par des policiers toutes sirènes hurlantes. L’engrenage paraît infernal : plus les multinationales cherchent à se protéger de la sorte, plus elles tendent à se militariser dans une logique d’escalade de la violence. Il convient donc de repenser leur relation avec les forces de l’ordre locales. C’est là un point trop souvent ignoré de la responsabilité sociale des entreprises. Le défi, il est vrai, n’est pas du seul ressort des compagnies pétrolières, mais aussi et surtout de l’État nigérian… 

(1) Pérouse de Montclos, Marc-Antoine [2005], « États, ONG et prévention des conflits dans les pays du Sud : quelques éléments de réflexion », in Bagayoko-Penone, Niagalé & Hours, Bernard (ed.), État, ONG et production de normes sécuritaires dans les pays du Sud, Paris, L’Harmattan, pp.135-49.
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