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Boko Haram au Nigeria: entre histoire et économie, quelques clefs pour comprendre

 
Kano, Nigeria
La secte Boko Haram perpétue de nombreux attentats dans la ville de Kano. Photo: Darul Qadiriyyah, Kano

La secte Boko Haram revendique des attentats qui ont fait 500 morts en 2011 et déjà 250 depuis le début 2012 au Nigeria. Ce rappel de ses principes fondateurs et du contexte économique dans lequel elle s’épanouit éclaire son émergence et son renforcement récent.

Le 20 janvier dernier, l’attentat le plus meurtrier revendiqué par la secte Boko Haram fait près de 200 morts à Kano, seconde ville du Nigeria. Ce n’est que le dernier en date d’une longue liste. Abuja, la capitale, et ses alentours ont été frappés de nombreuses fois depuis 2010 : caserne Mogadishu, siège de l’Onu, quartier général de la police, églises de Madalla et Damaturu… Les États de l’extrême nord-est du pays, Borno et Yobe, mais également Bauchi, Adamawa, Gombe ont eux aussi connu la violence meurtrière de Boko Haram.

On estime à 250 le nombre de morts depuis le début 2012, un chiffre en forte hausse. Les cibles – toujours des institutions étatiques ou chrétiennes et leurs représentants (police, armée, églises, hommes politiques) sont attaqués par des kamikazes et parfois des tueurs à moto.

Violence ordinaire ?

Le nord du pays connaît pourtant chaque année des conflits meurtriers moins médiatisés dont on ne saurait réduire les causes à des oppositions ethniques ou religieuses. Le sentiment d’absence de justice d’État et la divergence d’intérêts entre éleveurs nomades et agriculteurs entretiennent des vendettas que des programmes de développement type Fadama (Banque mondiale et BAD) réussissent à stopper.

La violence de Boko Haram est d’une toute autre nature et d’une toute autre envergure. Relativement discrète jusqu’en 2009, la secte multiplie les attaques, qui se font au fil des mois plus violentes et mieux organisées.

La vraie nature de Boko Haram et l’éducation occidentale

Fondée en 2002 par Muhammad Yusuf à Maiduguri (Borno State – État islamisé depuis un millénaire qui compte peu de chrétiens) où il crée un complexe d’enseignement religieux et de recrutement pour les People committed to the propagation of the prophet teaching and jihad (personnes qui se consacrent au prosélytisme des enseignements du prophète et de la guerre sainte), la secte est rapidement connue sous son nom hausa « Boko Haram » qui signifie : « l’éducation occidentale est un péché ».

Obscurantiste et rejetant les théories modernes, le choix de l’islam radical qu’elle prône pourrait s’expliquer simplement par un sentiment d’injustice par rapport au Sud chrétien qui, historiquement, grâce à l’action des missionnaires, a toujours eu plus d’élites formées à l’occidentale que le Nord. Les politiques éducatives successives menées dans le pays, si elles ont augmenté le nombre de diplômés de part et d’autre, n’ont pas corrigé cette distorsion.

La réalité est cependant beaucoup plus complexe qu’elle n’y paraît. Le Nord musulman a produit pratiquement tous les leaders du pays pendant 20 ans : de 1979 à 1999 se sont succédé Shehu Shagari, Muhammadu Buhari, Ibrahim Babangida, Sani Abacha, Abdulsalami Abubakar puis en 2008 Umaru Musa Yar’Adua). Toutefois, cette classe politique qui s’est souvent servie de l’armée pour asseoir son pouvoir et distribuer les revenus pourrait donc apparaître comme discréditée aux yeux de certains musulmans. Mais c’est sous la présidence d’Olesegun Obasanjo, baptiste, tout comme Goodluck Jonathan, que la secte a vu le jour.

Les autorités religieuses musulmanes qui la condamnent – notamment Sheik Modu Mustapha, qui prône l’apprentissage mixte, valeurs islamiques comme occidentales  –  ne trouvent pas non plus grâce à ses yeux. En août 2011, elle a été fortement soupçonnée d’avoir assassiné l’ecclésiastique musulman Liman Bana à Maiduguri.

Mais même désignée comme un « mouvement terroriste », Boko Haram suscite des réactions ambiguës chez ceux qui ne se sentent pas à l’aise dans une économie de type libérale qui les laisse largement de côté.

Le facteur économique : grande pauvreté, désindustrialisation, menace sur l’agriculture, le Nord se radicalise

Les États de Borno, Yobe, Bauchi sont parmi les plus pauvres du Nigeria et présentent un taux de scolarisation très bas. Ils sont aussi touchés par l’avancée du désert qui serait de 0,6 km par an, menaçant l’agriculture. Globalement, le Nord s’appauvrit et ne peut fournir suffisamment d’emplois.

Dans une interview au Daily Trust, Alhaji Ahmad Rabiu, président de la Conférence des Chambres de commerce des États du Nord (Consccima) annonçait le 6 mai dernier qu’à sa connaissance, le Nord ne comptait plus que 10 % des industries du pays, 3 % des avoirs bancaires et 2 % de ceux des assurances. Sur 1 000 licences de microfinance accordées par la banque centrale, seules 149 l’auraient été au Nord.

Le mouvement de désindustrialisation se poursuit depuis 20 ans avec la fermeture des grosses unités textiles qui employaient des milliers de personnes (United Nigerian Textile qui avait 5 000 employés a fermé en 2004, Kaduna Mill en 2002, les unités d’Epnee, d’Arawa également…)

Le second secteur traditionnel, celui du cuir, ne décolle pas. S’il reste une trentaine de tanneries à Kano, 80 % des peaux sont exportées et les projets de partenariat local avec des entreprises italiennes n’ont jamais abouti malgré la constitution de « clusters », « free trade zone » et de « free export processing zone ». Le constructeur français Peugeot a plié bagage… Si d’autres secteurs ont pris le relais tels le plastique, le métal ou l’agroalimentaire, ils ne créent pas suffisamment emplois.

Alhaji Bashir Borodo, ancien président de l’Association des industriels du Nigeria, impute la difficile reconversion des industries à l’enclavement, au manque d’infrastructures, à la cherté du crédit, à la difficulté d’accès au marché solvable et à une trop forte dépendance aux importations tout autant qu’à la concurrence chinoise.

L’explosion qui a eu lieu à Kano, dans le quartier de Bompai, l’une des zones artisanales de la ville, tuant un jeune Indien et deux Népalais qui travaillaient dans une usine chimique, Melchem, risque – par la peur qu’elle a suscitée – d’accentuer la perte d’activité de la région.

Ultimatum et menace de guerre civile

« Chrétiens, quittez le Nord, musulmans quittez le Sud ou vous serez exterminés » : cet ultimatum lancé début janvier par le porte-parole de la secte, Abul Qaqa, a entraîné le départ de quelque 90 000 Igbos, encore peu par rapport aux 3 millions qui vivraient dans la région de Kano. D’après John Campbell, ancien ambassadeur américain au Nigeria, Boko Haram est capable de se financer elle-même grâce à des attaques de banques et de dépôts de l’armée.

Depuis la mort du fondateur, certaines parties du territoire comme Maiduguri deviennent incontrôlables. D’où la tentation pour certains de rejoindre la secte qui distille l’illusion du pouvoir et de la sécurité face à un gouvernement dépassé qui réagit brutalement. La première intervention de la police en 2009 à Maiduguri s’est soldée par la mise à sac de la ville et des centaines de morts dont le fondateur Muhammad Yusuf. La dernière, le 29 janvier, a fait 11 morts. L’enrayement de la violence est un exercice difficile et les autorités locales –tel l’Émir de Sokoto – luttent sur deux fronts : éviter les exactions de l’armée et faire cesser les attentats. Beaucoup d’observateurs développent la thèse d’une possible guerre civile.


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