STRATÉGIES

ET INVESTISSEMENTS

EN AFRIQUE


ECONOMIE
Développement

Assemblées générales de la BAD: la sixième augmentation de capital, nécessité économique ou politique ?

 

C’est dans un contexte politique tendu que se sont déroulées les assemblées annuelles de la Banque africaine de développement à Abidjan. Deux décisions essentiellement politiques ont marqué ces assemblées : la reconduction de Donald Kaberuka en tant que président de l’institution et le triplement du capital de la banque.

De notre envoyée spéciale à Abidjan

Après une semaine de discussions dans une ville qui n’attend que le retour du siège de la Banque africaine de développement (BAD), les surprises se sont faites rares. Pourtant ces assemblées ont à leur crédit deux décisions éminemment importantes. La première a été la « réélection par acclamation » de Donald Kaberuka, seul candidat à sa propre succession en tant que président de l’institution financière. L’autre, l’entérinement de la décision prise à Washington de tripler le capital de la banque.

Les justifications économiques…

La BAD porte ainsi son capital à $ 100 milliards. Dans le discours, cette augmentation répond à une demande africaine dans le financement de grands projets d’infrastructures, et permettra à la banque - dont le rating crédit est AAA d’après quatre agences de notation* - de lever davantage de fonds sur les marchés, dans un contexte de crise internationale. « La banque a vu son risque portefeuille augmenter en 2009 », précise Thierry de Longuemar, vice président Finance de la BAD. D’où la nécessité pour l’institution financière de renforcer ses capitaux propres, qui servent de quasi garantie pour les émissions de la banque sur le marché des capitaux.

Certes, les besoins en infrastructures de l’Afrique nécessitent des moyens financiers colossaux. « Même le triplement du capital ne suffira pas à répondre à tous les besoins. Mais il permettra de doubler nos opérations », a affirmé Donald Kaberuka lors d’un point presse. « Un kilomètre de route nécessite un investissement de $ 400 000. Nous souhaitons atteindre un niveau de prêts de 30 milliards par an à l’horizon 2015. C’est considérable, mais ce n’est pas suffisant » ajoute-t-il.

Il est également évident que les conditions d’emprunt sur le marché se sont durcies depuis la crise. Pour autant, une telle décision peut paraitre curieuse puisque « 40 % des ressources de capital-risque de la banque n’ont pas été utilisées », d’après les données fournies par T. de Longuemar, et que les capacités d’absorption des pays bénéficiaires sont déjà saturées.

…ne masquent pas l’évidence politique

Une partie de l’explication réside dans le fait que cette augmentation est « un acte politique », affirme un proche du dossier sous couvert d’anonymat. « Comment justifier que la Banque interaméricaine de développement, la Banque mondiale, et la Banque asiatique de développement augmentent leur capital et que la BAD soit la seule à ne pas le faire ? », ajoute-t-il. D’autant que la banque refuse de modifier la structure de son capital, et notamment la répartition entre les régionaux (les pays africains) et les non régionaux (les actionnaires hors Afrique).

Deux pays en particulier ont bataillé pour augmenter leurs parts. La Chine, assise sur des réserves de change gigantesques « voudrait augmenter sa part. Mais ce ne sera pas pour cette fois. Nous avons voulu éviter de polluer le débat par des questions politiques. L’Australie toque aussi à la porte », précise T. de Longuemar. « Parallèlement, nous assistions, au sein des régionaux, à une montée en puissance de l’Afrique du Sud », ajoute-t-il. Plus discrets sur le continent et moins polémiques d’un point de vue politique, deux petits nouveaux ont tout de même réussi à se faire une place dans le capital : le Luxembourg et la Turquie.

Reste à savoir si l’ensemble des actionnaires trouveront les ressources financières pour maintenir leur niveau de participation. « Le paiement se fera sur un calendrier de 8 à 12 ans, les pays FAD (Pays à revenu faible, donc éligibles au Fonds africain de développement, ndlr) auront donc 12 ans pour verser leur souscription », précise T. de Longuemar. Des mécanismes de financement ont également été mis en place pour soutenir ceux qui auraient des difficultés à payer, notamment un système d’allocation d’actions pour protéger les pays les moins riches quant à leur niveau d’engagement actuel. De toute évidence la BAD a tout fait pour ne pas avoir à faire un second tour de table où la Chine pourrait être la plus rapide à répondre présent.

*Moody’s, S&P, Fitch et Japan Credit Rating

 

L’augmentation de capital en chiffres

  • La Bad a adopté une augmentation de capital de $ 66 milliards pour le porter à $ 100 milliards (contre $ 33 milliards actuellement).
  • Seulement 6 % de ce montant, soit $ 4 milliards, devra être libéré d’ici à 2022.
  • Le solde de $ 62 milliards, le capital appelable, constitue une garantie prise en compte par les agences de notation.
  • Finalement, la banque encaissera seulement quelque $ 100 millions supplémentaires chaque année.

Du même auteur :