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L'Égypte face au défi du partage des richesses

 
Vue du Caire
Le PIB par tête de l'Égypte fait toujours office de dernier de la classe en Afrique du Nord, venant se situer derrière la Tunisie, l'Algérie et le Maroc. Photo: vincent-t0

Avec 7 % de croissance depuis plus de deux ans, l'Égypte semble avoir entamé sa mutation économique. Mais après les réformes libérales, le gouvernement doit faire face à la nécessité de répartir les fruits de la croissance, sous peine de tensions sociales.

L'ère Nasser semble bel et bien révolue. Depuis l'arrivée en 2004 du premier ministre Nazif, le chantier du libéralisme est ouvert, valant à l'Égypte d'être reconnu comme un des États les plus réformateurs du monde par le « Doing Business » 2008.

Dopée par les réformes mises en place par ce nouveau gouvernement, la croissance égyptienne s'envole depuis deux ans, pour le plus grand bonheur des entrepreneurs égyptiens. Ashraf M. el Attal, importateur de céréales, rappelle ainsi que « les ministres sont issus du secteur privé et [qu'ils] ont bien cerné nos besoins ».

Les 3,7 % de croissance qui prévalaient entre 2000 et 2004 ont laissé la place à une augmentation du produit intérieur brut (PIB) de près de 7 % pour les années fiscales 2005/06 et 2006/07. La hausse de la consommation privée, favorisée par la récente réduction des taux d'imposition, mais également la bonne tenue des rentes égyptiennes, ont été les principaux déterminants de cette croissance. Car, en dépit d'une lente diversification vers l'immobilier, les télécommunications et les services financiers, la structure de l'économie n'a que peu évolué. L'industrie manufacturière, essentiellement composée de petites entreprises, compte pour 19 % dans le PIB, et les industries extractives et l'agriculture contribuent pour 17 % chacune à la richesse nationale. Du côté des rentes, le tourisme, le gaz, le canal de Suez et les transferts privés des travailleurs égyptiens à l'étranger constituent toujours plus de 22 % du PIB. Les cours élevés des hydrocarbures ont porté les exportations d'énergie à 8,6 % du PIB en 2006/07 contre 4,9 % en 2003/04. Tandis que la hausse du trafic de marchandises entre l'Europe et l'Asie a fait exploser les recettes du canal de Suez de 46 % entre 2003 et 2007.

Pressions inflationnistes

L'ensemble de ces performances a permis à l'Égypte de devenir un acteur qui compte en Afrique du Nord. Les fondamentaux économiques se portent bien. L'endettement extérieur se réduit régulièrement (mi 2007, il s'élevait à 25 % du PIB) et s'accompagne d'une volonté politique de s'endetter localement pour limiter les risques de change et maîtriser davantage le coût de la dette. Absorbé par la croissance économique ainsi que par les recettes des privatisations, le déficit budgétaire s'est également réduit. Pourtant, l'orthodoxie budgétaire adoptée par les autorités n'est pas suffisante pour réduire un endettement public  qui était encore estimé par le FMI à 100 % du PIB fin 2006. Un des taux les plus élevés des pays émergents, avec comme conséquence des pressions inflationnistes et un effet d'éviction des crédits domestiques au profit d'un secteur publique qui compte encore pour un tiers du PIB et des investissements en 2006/07.

Même si l'Égypte a été le premier pays arabe et d'Afrique à signer la déclaration de l'OCDE sur l'investissement étranger en juillet 2007, les autorités égyptiennes n'ont pas encore gagné la partie. « L'Égypte occupe une position centrale en Méditerranée mais le pays doit changer sa structuration économique qui reste constituée de champions nationaux et de pléthore de petites entreprises », souligne Philippe de Fontaine Vive, président de la Facilité euro-méditerranéenne  d'investissement et de partenariat (Femip). Des petites et moyennes entreprises (PME) qui se heurtent à d'importantes difficultés de financement en dépit des bonnes performances du secteur bancaire depuis la réforme de 2005.

D'après le ministère égyptien de l'Économie, 75 % des PME égyptiennes ont fait des demandes de crédit en 2006. Seulement 2 % se sont vues accorder un financement. Éviction au profit de l'État et manque de lisibilité sur la solvabilité des demandeurs semblent être les principales raisons de ce piètre résultat. La Banque centrale égyptienne a également mis en place le système des « bureaux de crédits », permettant aux banques d'échanger leurs informations sur leurs clients pour une meilleure appréciation du risque. Avec l'arrivée de nombreuses banques étrangères, notamment française - la Société générale, le Crédit agricole et BNP-Paribas sont respectivement classées au premier, troisième et huitième rang du paysage bancaire égyptien - les opérateurs tablent sur une amélioration des pratiques au profit des PME.

La crise sociale menace

D'autre part, la pression démographique qui, avec la position géographique du pays, joue un rôle d'aimant à investissement, pourrait bien être finalement le talon d'Achille de la politique libérale mise en place. Avec un taux de natalité estimé à 22,5 % en 2007 (supérieur à la Tunisie ou l'Algérie), ce sont 700 000 emplois qui doivent être créés chaque année pour absorber le flux de jeunes actifs, diplômés pour la plupart, qui frappent à la porte du marché du travail. Déjà, les deux millions d'Égyptiens qui naissent chaque année dans ce pays qui compte 76 millions d'âmes, font planer la menace d'une crise sociale. Nombre d'entre eux se plaignent d'être les oubliés de la croissance. Et pour cause, PIB par tête de l'Égypte fait toujours office de dernier de la classe en Afrique du Nord, venant se situer derrière la Tunisie, l'Algérie et le Maroc. Pour Mounir Makar, président de Natexis au Caire, « le prochain défi du gouvernement va être de faire descendre les fruits de la croissance au sein de la pyramide sociale ». Faute de quoi, l'islamisme pourrait trouver écho dans la société égyptienne.

Dans les rues du Caire, les signes de cette radicalisation se font sentir, et pas uniquement au sein des classes les plus populaires. La tendance wahhabite, diffusée par les travailleurs partis gagner leur vie en Arabie Saoudite et de retour au pays, se renforce, faisant plonger l'Égypte dans le classique paradoxe d'une société qui se modernise tandis que les sources de frustrations s'accumulent. Ce phénomène inquiète jusque dans les milieux d'affaire nationaux. Un défi qui devra être relevé puisque se profile les prochains enjeux électoraux. Après cinq mandats de six ans, l'incertitude entoure la succession d'Hosni Moubarak dont le régime a été sanctionné par les urnes en décembre 2005. Les Frères musulmans, surfant sur une vague de frustration de plus en plus importante, avait alors récolté 20 % des suffrages. Quelques points d'inflation pourraient bien leur conférer plus de pouvoir qu'ils n'en veulent en réalité.

 


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