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POLITIQUE | |
| Manifestations |
Sur la place Tahrir, l’ambiance de kermesse est ternie par quelques bandages et des pénuries qui font jouer le temps contre les protestataires. À moins que la force de l’habitude ne les aide à supporter les privations ? Reportage à la clôture de ce qui devait être la « journée du départ » du président égyptien Hosni Moubarak, et qui s’avère n’être qu’une journée de plus dans le combat de ses opposants.
En moins de dix jours, depuis le début des manifestations, le centre ville du Caire est devenu méconnaissable, surréaliste. On marche dans des rues vides de voitures, surtout après le « couvre-feu » officiel, de 17h à 8h (en fait, quasiment pas respecté par les piétons ordinaires, et encore moins par les manifestants). Les ordures s’accumulent depuis le 25 janvier : la vie est paralysée, seuls quelques magasins sont ouverts le matin (avec une pénurie pour certains produits comme le pain subventionné ou les cartes de téléphone portable), et aucune banque (en tout cas jusqu’à dimanche prochain).
De la musique et des chars
On traverse des barrages à chaque rue, gardés par des volontaires des « comités populaires » formés d’habitants des quartiers et constitués depuis la « disparition » (préméditée par le pouvoir) de la police. On décline son identité et tout se passe (en général) bien. Arrivée à la place Tahrir (Libération) vers 19 heures (heure locale). C’est presque une ambiance de kermesse : les manifestants discutent joyeusement, les cris scandant les slogans anti-régime ont disparu momentanément, il ne reste que les banderoles (dont la plus grande : « Le peuple veut la chute du régime »), des drapeaux nationaux et même de la musique. Cependant, la comparaison avec la kermesse s’arrête là : les chars bloquent l’entrée des rues qui mènent à la place, un hélicoptère militaire la survole en continu et de nombreux manifestants portent des pansements sur la tête et aux bras, séquelles de leurs accrochages du 2 février avec les milices du Parti National Démocrate (parti au pouvoir). Combien sont-ils ? Difficile à dire, mais on parle ici du million.
La concentration des richesses est devenue insupportable
Les revendications sont en grande partie socio-économiques, dans un pays où le chômage atteint, selon certaines estimations, quelque 15 millions de personnes (sur 80 millions d’habitants), surtout des jeunes, et où, pour ceux qui travaillent, les salaires dérisoires (moyenne estimée à 300 ou 400 livres par mois, soit l’équivalent de 6 ou 7 kg de viande) ne suivent en aucune façon l’inflation galopante (estimée officiellement à 12 % par an mais sans aucun doute supérieure), obligeant de nombreux petits fonctionnaires à avoir un second métier (chauffeur de taxi, coiffeur, etc) après leurs heures de service. Ces conditions économiques sont perçues comme une simple conséquence d’un régime qui « dilapide les richesses nationales sans en faire profiter le peuple » (comme on peut le lire sur des banderoles).
Un mouvement populaire qui tient à le rester
« C’est un mouvement spontané contre la corruption du régime », explique un jeune. « Notez que personne ne porte de banderole partisane, et vous avez ici côte à côte religieux et laïcs, musulmans et chrétiens, partisans des Frères musulmans ou des mouvements de contestation comme Kefaya » (« Cela suffit », en arabe). Et effectivement, on ne voit aucun nom de parti d’opposition. En revanche, le soutien de catégories professionnelles s’affiche sur les calicots, comme les pharmaciens, qui ont leur banderole blâmant le régime.
« Nous voulons le départ du président, déclare un autre, mais dans la dignité pour deux raisons : son âge (82 ans) et sa gloire passée durant la guerre de 1973 contre Israël (il était commandant de l’armée de l’air, Ndlr). Quant aux corrompus du PND, ils doivent être jugés, qu’il s’agisse d’Ahmad ‘Ezz (magnat et monopoleur de l’acier, secrétaire général du PND et considéré comme l’artisan de la falsification des élections, Ndlr), de Habib al-‘Adli (ex-ministre de l’Intérieur, accusé d’avoir sciemment retiré la police des rues dès le début des manifestations pour provoquer le chaos, Ndlr) ou d’autres ».
Les premiers fusibles suffiront-ils à protéger Hosni Moubarak ?
Et comme pour répondre à leurs revendications, des quotidiens locaux annonçaient hier matin la décision du Procureur général relative à l’interdiction de voyage et au gel des avoirs de plusieurs personnalités du parti, dont ‘Ezz et ‘Adli.
Quant au président, il a déclaré qu’il serait prêt à quitter dès maintenant, mais que ce qui le faisait rester était la crainte de l’anarchie… Nul n’est pour l’instant capable de prédire qui, des manifestants ou d’Hosni Moubarak, sera le plus tenace.