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Thierry Tanoh: « L’Afrique ne se développera pas grâce à l’aide »

 
Thierry Tanoh, de nationalité ivoirienne, est arrivé à la SFI en 1994.
Depuis l'arrivée de Thierry Tanoh à la direction Afrique subsaharienne de la SFI, les investissements dans la région sont passés de $140 millions en 2003 à 2,4 milliards en 2010. Photo: DR

Entretien avec Thierry Tanoh, vice-président Afrique subsaharienne, Amérique latine, et Europe de l’Ouest de la Société financière internationale (SFI). Cette filiale du groupe Banque mondiale qui finance le secteur privé dans les pays en développement a réalisé pas moins de $ 2,4 milliards d'investissements en Afrique subsaharienne cette année, un montant record. L'institution reste toutefois très critiquée sur la destination de ces investissements, notamment ceux dirigés vers le secteur agricole.

Marchés tropicaux et méditerranéens : New-York a accueilli fin septembre la réunion sur les Objectifs du millénaire pour le développement, quel constat pouvez-vous faire pour l’Afrique ?

Thierry Tanoh : D’une façon générale, on sait que l’Afrique est en deçà de ce à quoi on s’attendait en terme de développement et il y a encore beaucoup à faire tant sur le plan social qu’au niveau des infrastructures. Certes, il y a eu une amélioration ces dernières années, même si la crise a pas mal freiné l’élan que connaissait l'Afrique. Cependant, si on compare cet élan au développement observé dans d’autres zones géographiques, en particulier en Asie, le continent africain a accumulé un certain retard.

D’autant que les bailleurs de fonds sont plus frileux en ces temps de crise ?

En termes de pourcentage du PIB attribué à l’aide ils ne sont pas moins généreux, mais mécaniquement, les montants sont plus faibles en période de récession. Quelque part, et je l’ai dit à certains dirigeants africains, je pense que c’est aussi un moyen de réaliser à quel point ils sont dépendants de l’aide extérieure. Cela permet de prendre conscience que le développement du continent devra se faire en grande partie grâce au développement des échanges intérieurs et au développement du continent lui-même. L’Afrique ne se développera pas grâce à l’aide.

On assiste à une nouvelle période de tension sur les marchés agricoles. Or la SFI a été critiquée pour avoir encouragé des investissements dans le secteur agricole africain qui ne contribuaient pas à améliorer la sécurité alimentaire du continent. Quelle réponse faites-vous à ces critiques ?

Je pense qu’au niveau du secteur agricole, le secteur privé pourrait être beaucoup plus impliqué. Les problèmes que rencontre l’agriculture en Afrique sont fortement liés aux infrastructures qui permettent à un pays d’extraire et de travailler ses matières premières, de leur donner une valeur ajoutée, et de pouvoir les vendre sur des marchés locaux, régionaux et ensuite à l’exportation. Un secteur agricole qui se contente d’exporter des matières premières ne développera l’Afrique à long terme. Tant que les infrastructures pour transporter le bétail n'existeront pas, les éleveurs arriveront sur les marchés locaux avec une viande qui a perdu 25 % de sa valeur suite au trajet, ils ne tireront pas les fruits de leur labeur.

On en revient donc toujours au problème clé de l’Afrique : celui des infrastructures. Comment avoir des infrastructures qui permettent de stocker des marchandises, de maintenir la chaine du froid, d’avoir une qualité constante des produits et de transformer les matières premières sur place ? C’est une réflexion dans laquelle nous amenons de plus en plus le secteur privé à s’engager.

On essaie de développer une stratégie qui va nous permettre d'accroître les investissements dans les infrastructures de stockage et de transport au niveau régional. Nous ne le faisons pas seul. On travaille également avec la Banque mondiale, avec la Banque africaine de développement, qui est un partenaire incontournable en Afrique subsaharienne, de façon à voir comment on peut développer des corridors qui vont faciliter les échanges commerciaux en Afrique subsaharienne.

Certes il y a besoin d’infrastructures, mais les investissements étrangers dans l’agriculture ciblent des filières d’exportation qui ne sont pas destinées aux populations locales.

Si vous êtes un investisseur lambda aux États-Unis ou en Europe, vous allez essayer de vous tourner vers des investissements qui minimisent votre risque commercial et votre risque de change. Les produits liés à l’exportation limitent le risque de change car vous exportez en devises. Vous ne pousserez les investisseurs à venir sur ces marchés locaux que s’ils sont suffisamment attractifs. Tant qu’on ne parviendra pas à mobiliser une épargne nationale et à amener les africains à investir dans leurs propres pays, dans des secteurs porteurs au niveau local et régional, ces développements n’existeront pas.

Une fois qu’il existe un marché qui a un certain volume et une croissance, vous allez pouvoir attirer des investisseurs étrangers. Car dans la zone Franc, la stabilité monétaire existe. Malheureusement, l’Afrique se vend mal en dépit d’une très forte croissance ces dernières années et des progrès qui ont été réalisés. Le secteur des télécoms a démontré qu’on pouvait faire énormément d’argent en Afrique, les industries extractives également. Je pense qu’il est important que nos leaders, nos chefs d’État et nos responsables de gouvernement contribuent à donner une image de l’Afrique qui avance, dans laquelle les choses bougent dans le bon sens, même si tout n’est pas facile.

Enfin, plus vous aurez une croissance forte, plus le secteur privé sera fort, et plus on aura une société civile qui va se développer et qui, à mon avis va être un contre-poids au secteur public et aux abus que l’on rencontre parfois.

Quelle est la place de l’Afrique dans les relations internationales ?

Quand, pendant les négociations de Copenhague, l’Afrique s’est levée et a quitté la salle, cela a fait un sacré ramdam. La sortie a été remarquée et a bloqué les négociations pendant un moment. À l’avenir, il va être impossible de contourner la zone Afrique quand on parlera de croissance à long terme ou de réchauffement climatique. Dans les prochaines années, la perception du continent sera très différente .

Certains leaders en Afrique sont écoutés, leurs voix portent, et sont capables de porter les revendications du continent sur la scène internationale.L’activité de l’Union africaine (UA) s'est également renforcée. Le président Ping a fait énormément dans ce sens en amenant de façon forte la voix de l’Afrique sur la scène internationale, notamment celle des petits qui ne peuvent pas être partout. C’est ce qu’il faut parvenir à faire, amener tous les États à parler d’une seule voix. L’Union européenne essaie de le faire et elle n’a pas réussi pour le moment. Je ne dis pas que l’UA y parviendra avant l’UE, mais c’est un axe qu’il faut maintenir.

Par ailleurs, vous allez voir arriver, avec le développement démocratique de l’Afrique, une nouvelle génération de dirigeants qui seront là grâce à leurs compétences, leurs acquis, leur expérience. Cette génération va porter une voix très différente et modifier la perception que nous avons de l’Afrique. Elle permettra de développer des relations beaucoup plus équitables avec les partenaires étrangers, ce qui est le fondement de relations à long terme.

La voix de l’Afrique peut-elle être portée par un pays du Sud non-africain ?

De toutes les façons, le président d’un pays est élu pour défendre les intérêts de sa nation. Je ne m’attends pas à ce qu’un dirigeant d’un pays tiers vienne défendre un pays africain. Il le fera jusqu'à ce que cette position entre en conflit avec les intérêts de ses propres citoyens. Et c’est normal. Le développement des relations Sud-Sud ne se fait pas sur la base d’une entraide entre pays du Sud. Il se trouve que certains de ces pays ont acquis des réserves et une capacité économique telle qu’ils interviennent avec force dans un monde qui était dominé avant par les pays du G7 et du G8.

Je vois dans ces pays du Sud des nouvelles sources d’intérêt au développement de l’Afrique par le biais, non pas de l’aide, mais du secteur privé. Je pense que si vous leur demandez la majorité des africains ne veulent pas d’aide. Ce qu’ils veulent c’est un travail qui leur apporte la fierté de contribuer d’une façon ou d’une autre au développement économique de leur pays. Tant que vous ne parvenez pas à transformer l’aide en un outil de développement économique qui permet ensuite d’être indépendant. Ce qu’on développe c’est une dépendance qui est néfaste.


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