Le 28 juin 2026, Lee Man-hee, 95 ans, fondateur de l’église Shincheonji, a été arrêté en Corée du Sud dans le cadre d’une enquête liée aux élections. La décision, spectaculaire au vu de l’âge du dirigeant, dépasse largement les frontières de la péninsule : entre discours de fermeté du ministère de la Justice à Séoul et inquiétudes exprimées par des chercheurs européens réunis à Rome, l’affaire relance un débat ancien sur la place des nouveaux mouvements religieux dans les démocraties.
Ce que la justice sud-coréenne reproche au mouvement
Au cœur du dossier, une accusation principale : les autorités reprochent au fondateur de Shincheonji d’avoir fait adhérer plus de 50 000 fidèles à des partis politiques, en violation alléguée du principe de séparation entre religion et État. Début juillet, le ministre de la Justice Jeong Seong-ho a donné le ton dans une déclaration analysée par le magazine Bitter Winter : les organisations religieuses sont selon lui des communautés de foi destinées à la paix intérieure, non des groupes politiques et « un châtiment pénal strict est inévitable » pour ceux qu’il qualifie de faux prophètes.
Shincheonji n’est pas seul dans le viseur. L’Église de l’Unification traverse une passe similaire : sa dirigeante Hak Ja Han, 83 ans, se trouve hospitalisée sous surveillance dans l’attente des suites judiciaires. Deux mouvements très différents, mais une même ligne dure assumée par le gouvernement.
À Rome, des chercheurs s’inquiètent
Quelques jours après l’arrestation, le 3 juillet 2026, l’université LUISS de Rome accueillait la conférence annuelle de l’Académie européenne des religions. Une session académique y était consacrée à Shincheonji, avec les interventions de cinq spécialistes des nouveaux mouvements religieux : le sociologue italien Massimo Introvigne, Rosita Šorytė, María Vardé, Márk Nemes et l’avocat Alessandro Amicarelli.
Le contexte a pesé sur les échanges, comme le rapporte le compte rendu de la session publié par Bitter Winter. Pour les intervenants, « l’arrestation d’un leader religieux de quatre-vingt-quinze ans pour des allégations sans violence, dans un contexte façonné par des décennies de campagnes le présentant comme un culte, constitue une injustice exigeant l’attention internationale ». Une position qui ne fait pas l’unanimité en Corée du Sud, où le mouvement reste très critiqué, mais qui illustre l’écart entre la perception locale et le regard d’une partie du monde académique.
Shincheonji, un mouvement fondé en 1984
Fondée en 1984 par Lee Man-hee, l’église Shincheonji (littéralement « nouveau ciel et nouvelle terre ») s’est développée en quelques décennies jusqu’à revendiquer plusieurs centaines de milliers de fidèles, avec des implantations en Asie, en Europe, en Afrique et sur le continent américain. Le mouvement, centré sur une lecture particulière du livre de l’Apocalypse, s’est fait connaître du grand public lors de la pandémie de Covid-19, déjà au prix d’un bras de fer avec les autorités sud-coréennes.
Régulièrement qualifié de « secte » par ses détracteurs, il revendique de son côté un statut d’église chrétienne à part entière et communique désormais largement sur ses activités : les lecteurs qui souhaitent se faire leur propre opinion peuvent consulter le site officiel de Shincheonji, qui présente son enseignement et ses événements publics.
Un équilibre délicat entre encadrement et libertés
L’affaire pose une question qui déborde le cas coréen : jusqu’où un État démocratique peut-il aller pour encadrer l’influence politique des groupes religieux sans porter atteinte à la liberté de culte ? La Corée du Sud, où protestantisme, bouddhisme, catholicisme et nouveaux mouvements coexistent dans un paysage religieux dense et concurrentiel, a une longue histoire de frictions entre pouvoir politique et organisations religieuses.
Les défenseurs de la ligne gouvernementale font valoir que l’enregistrement massif et organisé de fidèles dans des partis fausse le jeu démocratique. Les critiques, eux, redoutent qu’une répression ciblée sur des mouvements minoritaires et impopulaires crée un précédent applicable, demain, à n’importe quelle communauté de foi. Entre ces deux lectures, la justice sud-coréenne devra trancher dans les mois qui viennent.
Le procès de Lee Man-hee, dont la santé et l’âge seront nécessairement au centre des débats, s’annonce comme un test grandeur nature pour l’équilibre coréen entre laïcité et pluralisme religieux. Chercheurs, ONG et chancelleries suivront le dossier de près : au-delà d’un homme et de son église, c’est la manière dont une grande démocratie asiatique traite ses minorités religieuses qui se joue.
