Marseille, ce labo à ciel ouvert qui soigne ses habitants

Il y a des villes où la santé se joue dans les couloirs des hôpitaux. Et il y a Marseille. Ici, la médecine descend dans la rue, s’installe sur le Vieux-Port, se pratique dans les quartiers nord comme sur la Corniche. Une réalité que je découvre en discutant avec des soignants qui ont choisi d’y exercer, loin des clichés parisiens.

La cité phocéenne compte près de 1 200 médecins généralistes pour 870 000 habitants. Le ratio semble correct sur le papier. Sauf que les inégalités territoriales creusent des écarts vertigineux entre le 8e arrondissement et certains secteurs de la Belle de Mai.

Ce n’est pas un hasard si le site medecine-marseille.fr centralise autant d’informations pratiques sur les structures de soins locales. En parcourant ses pages, on mesure à quel point l’offre marseillaise ressemble à un millefeuille : CHU tentaculaire, cliniques privées, centres de santé municipaux, maisons de garde.

L’hôpital public, colonne vertébrale d’un système à bout de souffle

L’Assistance publique des Hôpitaux de Marseille emploie plus de 12 000 personnes. C’est le premier employeur de la ville. Les urgences de l’hôpital Nord, de la Timone ou de Sainte-Marguerite absorbent chaque année des centaines de milliers de passages.

Sauf que la réalité des services d’urgence marseillais ressemble parfois à un exercice d’équilibriste. J’ai discuté avec une infirmière de nuit à la Timone. Elle m’a raconté un mardi de février où 47 patients attendaient sur des brancards, faute de lits disponibles.

Les arrêts maladie se multiplient. Le personnel tient grâce à une solidarité de quartier, à des arrangements entre collègues, à des cafés avalés en trois minutes entre deux transferts.

Quand la médecine de ville invente ses propres solutions

Face à l’engorgement hospitalier, des généralistes marseillais ont pris les devants. À Noailles, un cabinet partagé regroupe six praticiens qui se relaient pour assurer des créneaux jusqu’à 21 heures. Une initiative née d’un constat simple : les patients ne trouvent plus de rendez-vous avant trois semaines.

Le dispositif « Marseille Santé » lancé par la municipalité en 2022 a financé l’installation de jeunes médecins dans les quartiers prioritaires. Résultat : 14 nouvelles installations en dix-huit mois. C’est peu. C’est déjà ça. Les déserts médicaux ne se résorbent pas avec des communiqués.

On observe aussi un phénomène intéressant du côté de la télémédecine. Des plateformes privées proposent des consultations vidéo à 25 euros. Certains Marseillais y voient une solution rapide pour une angine ou un renouvellement d’ordonnance. D’autres y voient une médecine au rabais, déconnectée du terrain.

Mon avis ? Les deux ont raison. La télémédecine dépanne, mais elle ne remplacera jamais l’examen clinique d’un médecin qui connaît votre quartier, votre travail, vos habitudes.

Un patrimoine médical méconnu

Marseille conserve des traces d’une histoire médicale fascinante. L’ancien hôpital de la Charité, fondé au XVIIe siècle, abrite aujourd’hui des archives précieuses. La faculté de médecine, installée depuis 1930 sur le campus de la Timone, forme près de 1 000 étudiants par an.

Les Marseillais ignorent souvent que la ville a vu naître des avancées majeures en chirurgie cardiaque et en neurologie. Des noms circulent dans les amphis, transmis de promotion en promotion.

Cette mémoire compte. Elle rappelle que la médecine n’est pas qu’une question de moyens techniques. C’est aussi une culture locale, faite d’habitudes, de réseaux, de fidélités.

Ce que ça dit de notre rapport aux soins

Marseille n’est ni un modèle ni un contre-exemple. C’est un laboratoire grandeur nature. Les tensions qu’on y observe — désertification de certains quartiers, saturation des urgences, essor du privé — préfigurent ce qui attend d’autres métropoles françaises.

Comprendre comment la deuxième ville de France s’organise pour soigner ses habitants, c’est comprendre une partie de ce qui nous attend tous. Les solutions ne viendront pas d’en haut. Elles naîtront dans les cabinets partagés, les maisons de santé, les initiatives de quartier.

Et parfois, elles passeront par une simple recherche en ligne pour trouver le bon spécialiste à deux rues de chez soi.